Au-delà du visage
Chiara Vecchiarelli
2021
Les figures d'Audrey Guttman habitent la marge, ce seuil où l'image se renverse, par-delà le temps et l'espace. En route vers la dimension imaginale, elles se sont défaites des significations où on les avait enfermées, à la faveur d'un récit trop étroit pour elles. Le vide qu'elles laissent parfois sur la page n'est que le négatif d'une histoire — d'abord écoutée à contrecœur, puis abandonnée. Ce blanc de l'image, qui a l'air d'une énigme, d'une relique à l'envers, n'est que le souvenir effacé d'un récit longtemps dominant, accompagné d'un certain regard sur le corps, plein de contraintes et de conditions.
À partir de l'image, la figure secoue littéralement le discours inhibant que porte notre regard et se désinhibe, créant une configuration nouvelle, un sens inattendu. Comme si la page, telle qu'elle était configurée, s'était trouvée trop petite et avait eu besoin d'une ouverture capable de l'agrandir. Elle ne croît pourtant pas en taille, mais en profondeur — du sensible et de l'intelligible à la fois.
Quand les images d'Audrey Guttman ne débordent pas de la page, surgissant du cadre pour exploser dans l'espace, elles vivent sur la crête et travaillent au point de contact entre les mondes qu'elles tiennent ensemble, comme un cosmos qui ne cesse de créer ses propres constellations.
Parfois, la figure échappée de son cadre reparaît juste à côté, tournée dans l'autre sens, montrant le revers de la page où on l'avait contrainte. La silhouette se remplit de ce qu'elle contenait à son insu : la promesse d'un sens plus libre. Au fond, c'est le hasard qui a dicté la coexistence de deux images sur les deux faces d'une même page, dans l'épaisseur presque nulle du papier.
Le procédé de l'artiste rappelle les techniques de composition des poèmes dadaïstes, dont les auteurs avaient fait du hasard leur principe de composition — à ceci près que Guttman y ajoute une conscience nouvelle du rôle émancipateur de l'image. Le hasard qui gouverne la logique inversive du geste artistique laisse parfois entrevoir le fragment d'un autre corps, libéré lui aussi, au moins en partie, de la fixité du stéréotype.
Au fond, ce que possède l'image imprimée, c'est un corps de papier, et ce corps est souvent partagé avec une autre image. Dans Human Theater III, au dos de la silhouette d'une femme allongée sur un tapis, objet de désir aplati, on aperçoit un visage de femme plein d'intensité et d'une histoire encore à raconter. L'image, importance relationnelle par excellence, en sauvant une existence ne peut que proposer d'en sauver d'autres. C'est la possibilité même d'une vie qui ne serait pas toujours prise dans les injonctions d'autrui mais dans un processus créateur, comme si elle était elle-même une image capable de dépasser les limites d'espace et de temps d'une société qui, elle, demande l'unisson.
« En proie à l'étoilement » montre un espace étoilé à la place de la proie visée par l'objectif. La figure devient cosmos et, d'un simple geste d'inversion, embrasse l'univers entier. Le rapport imaginal à l'autre est inévitablement au centre de la recherche d'Audrey Guttman. Ses figures en révèlent d'autres ou s'accompagnent l'une l'autre dans des configurations pleines d'une tactilité qui nous invite au respect de l'autre.
Le contact entre les corps comme entre les images qu'inventent les collages de Guttman est à son tour une métaphore du processus artistique comme « tâtonnement », presque la manière d'être dont parle le philosophe français Emmanuel Levinas dans Totalité et Infini. C'est dans cet ouvrage que l'auteur façonne le concept d'au-delà du visage comme mode de relation. Devant le visage de l'autre, écrit Levinas, nous ne pouvons qu'éprouver une émotion incontrôlable, une existence dont les limites se défont en possibilités d'être infinies. Le visage de l'autre, dans sa vulnérabilité, nous demande de le respecter au nom d'une diversité qui ne peut être contenue, et qui nous place à l'origine même de l'éthique. Au-delà du visage, il y a la caresse : un geste capable de transcender le sensible en ce qu'il échappe à la fois à la personnalisation et à l'objectivation. La caresse à laquelle The Inner Hand semble faire allusion n'existe pas. Elle flotte, simplement, comme flottent les fragments d'images rencontrés dans les collages. Elle ne cherche ni une personne ni une chose, mais fait naître une dimension intermédiaire où nous ne sommes plus tout à fait nous-mêmes sans être pour autant autres que nous-mêmes. Nous sommes peut-être la possibilité d'une relation, un au-delà du visage que l'image suggère et que l'art nous permet d'éprouver.
Dans cet entre-deux où les mondes se heurtent, la poésie obéit à la même logique que les images. Une logique de la contingence, selon laquelle chaque image, chaque poème définit son propre principe au fil des rencontres de la vie. Pour Jiří Kolář, avec les œuvres duquel Guttman dialogue, un collage exige sa composition propre au même titre qu'un poème. La vie aussi, écrivait Kolář, est pleine d'éruptions, de cristallisations et d'éboulements. Il s'y trouve toujours quelque chose qui explose ou implose, qui sort du cadre ou s'y retire. Un je-ne-sais-quoi imprévisible, comme dans les rêves, qui sont là pour être rêvés comme la vie est là pour être vécue.
Chiara Vecchiarelli, maîtresse de conférences en philosophie à l'École normale supérieure de Paris, commissaire d'exposition et autrice