Doll House Blues
Leila Renee
2024
Avec Doll House Blues, Audrey Guttman propose un ensemble élaboré de nouvelles œuvres qui situent avec acuité la « maison de poupée » comme théâtre figuratif de l'intimité et de l'exhibition, disséquant en fin de compte les mécanismes de la beauté et de l'apparence. L'artiste déploie des tirages cyanotypes bleus, des collages, des techniques mixtes et des sculptures pour mettre au défi nos représentations fragmentaires du moi, posant la « maison de poupée » comme nœud métaphorique où convergent ces multiplicités. L'exposition nous pose la question suivante : comment échapper à l'enfermement dans les « maisons » du soi, de la représentation et de l'observation ? Et, formant le projet de s'en évader : comment pourrions-nous contourner leurs limites et pulvériser leurs murs ?
La pratique audacieusement multidisciplinaire d'Audrey Guttman est servie par le vocabulaire du collage, un répertoire de médiums, et des recherches approfondies qui lui accordent un vaste réseau de références visuelles et théoriques. Doll House Blues rend sensible le but de l'artiste d'entrecroiser des fragments et de puiser du sens dans le processus même de faire et de défaire. Par exemple, l'artiste a réalisé des impressions cyanotypes sur des napperons en dentelle — habillant l'intérieur de la maison de figures fantomatiques et éthérées — qui marient les thèmes de la domesticité, de l'attrait et des faux-semblants. De plus, l'installation « Valley of the Dolls » présente vingt « poupées » assemblées à l'aide de débris naturels tels que du bois flotté, des oursins et des coquillages. Au lieu d'utiliser l'habituel plastique pour fabriquer ses poupées, l'artiste tord les canons conventionnels de la féminité et façonne des figurines organiques plus réelles que n'importe quelle Barbie. Pour « Fountain », Audrey Guttman élabore un arrangement troublant de cheveux synthétiques — symbole de pouvoir érotique — en une ironique « fontaine » de jouvence. En réarrangeant méticuleusement des matériaux bruts, l'artiste érige son propre langage visuel.
Ce langage contient des échos philosophiques. En 1999, les artistes-activistes français Tiqqun introduisirent la « Jeune-Fille » comme symbole théorique d'une participante enthousiaste et passive à une société tragiquement capitaliste. L'artiste s'est appuyée sur ses recherches fouillées de l'ouvrage de Tiqqun pour créer des œuvres où la « Jeune-Fille » du titre jouit d'une autonomie vibrante. La protagoniste d'Audrey Guttman dénonce les limites arbitraires de la beauté et des corps, dictées par les caprices d'une société où chacun est tenté de devenir une marchandise. Par exemple, dans « C'est quoi un bon coup ? » une figure faussement docile projette sa silhouette ornée de rouge dans un paysage onirique de mollusques. Ailleurs, « Philosophie de la modernité » défie d'un sourire narquois les limites du miroir ; la traînée de rouge à lèvres de « I, underneath » rejette effrontément toute élégance ; et l'œil en gros plan de « Philosophie de l'amour » se défausse avec humour de toute velléité de séduction. Enfin, la poitrine effrontée de « Moi & mes seins, mon nombril, mes jambes » et l'impudeur de « My capricious little capri maiden » désavouent audacieusement toute docilité de poupée.
Grâce à un long processus de transformations successives, les compositions expressives d'Audrey Guttman retournent le monde pour en dégager du sens. Doll House Blues rend manifeste le vœu de l'artiste de créer des œuvres profondes qui s'affranchissent du regard implacable de la société. Un poème original d'Audrey Guttman est niché parmi ses œuvres. La poésie est une forme vitale pour l'artiste, qui l'appelle « le cœur brûlant et palpitant de la vie ». Elle écrit : « Finis ces visages de poupée, ces bustes et ces lèvres ». En ancrant son exposition dans cette « maison de poupée » fictive quoique bien réelle, Audrey Guttman nous met au défi de rêver au-delà de ses murs d'enceinte. Doll House Blues nous encourage à fuir les injonctions d'une société qui veut réduire nos êtres entiers à des canapés consommables. Audrey Guttman nous exhorte à être témoin de la beauté vivante et respirante qui nous entoure et réside en nous. Et elle nous rappelle que l'art est un baume dont nous pouvons user pour nous forger un moi entier, enraciné, et indéniablement réel.